22/11/2009

Jour 1 de l'An 1

Elle sortit d'un sommeil peuplé de dauphins et d'eau tiède; ça la réjouit et l'inquiéta en même temps :  les rêves agréables ne sont pas toujours bon présage et Elle, en ce samedi matin d'après la Fin, elle cherchait un signe, dans la couleur du Ciel, dans la forme des nuages, dans le rai de lumière que le soleil jetait sur le sol d'un geste théâtral, tout était signe, mais comment les déceler, les interpréter, les comprendre?
 
Elle s'assit sur le rebord du lit, nue et frissonnante, sa main glissa vers l'autre côté du lit, vide, glacé, déserté : elle eut mal, au niveau du plexus solaire; c'était une boule, un noeud, une angoisse devenue palpable, une tristesse tangible, un chagrin liquide.
 
Un manque, un trou, une lacune, une carence : Son absence.
 
Il faudrait désormais vivre avec cette perforation du coeur, et la sève d'amour qui s'en écoule, lente, visqueuse, poisseuse, qui souille la mémoire, entache les jours nouveaux.
 
Elle descendit, nus pieds, enroulée dans un peignoir d'une douceur douloureuse - quand on est grand brûlé, même les caresses font mal- se fit un thé.
Elle avait des gestes précis - humer le sachet, verser l'eau frémissante, infuser, sucrer, troubler d'un nuage de lait- cérémonieux, rituels.
 
Elle s'assit dans son jardin d'hiver, au milieu des géraniums assoupis, la tête baissée vers les larmes qui la dédaignaient, lui refusant la consolation.
 
Cette querelle serait-elle une anecdote inavouable à leurs petits-enfants ou bien l'épitaphe de leur histoire?
 
Ses mains avaient décidé pour Elle : la Vie continuerait sans eux : elles s'affairaient à reconstruire un monde autour d'Elle; après la fin du monde il y avait le lendemain de la Fin du Monde, le jour 1 de l'an 1, et les objets virevoltaient, comme en apesanteur, venaient se grouper, et sur une console, et sur une table basse, les fleurs se réveillaient, les bougies fleurissaient, tout un orchestre de bibelots reprenaient goût à la vie.
 
Elle observa l'ensemble, la composition lui plut, l'apaisa. Elle souffrait encore mais au moins elle avait compris pourquoi : parce que les choses ont une âme et mieux que quiconque elles murmurent un souffle à la fois de vécu et d'anticipation à notre esprit.
 
Elle eût, un bref instant, la perception de la grâce divine : à la fois prendre dans ses bras et être prise.
 
C'est cet Amour-là dont elle rêvait. Serait-il terrestre ou pas?
 
Elle l'avait frôlé, plusieurs fois, avec Lui: dans des fous-rires, dans leurs mains qui se joignent dans la nuit, dans des silences aussi...
Elle L'aimait.
 
C'était sa seule certitude en ce monde.
 
 

19:01 Écrit par chouchou dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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